Je peux me garer dans le jardin ?
Une voiture qui se gare le long du grillage, un bruit de portière qui claque. Sa tonalité me renseigne sans même la voir sur la
nature du véhicule. Il m’arrive quelques fois de reconnaître une personne au cliquetis particulier de son moteur.
Tous ses petits détails mécaniques ont leur importance, croyez-moi. Avec le temps, je connais tous les modèles, chacune des
options, les défauts et les qualités de telle ou telle marque. Les Jeep ont un problème récurrent de fuite, les japonaises souffrent d’un trop long délai d’attente pour les pièces détachées, les
4x4 Mercedes consomment davantage que les BMW.
En règle générale, plus la voiture d’un client est chère, et plus il faut le caresser dans le sens du poil. Son engin est un signe
extérieur de pouvoir, tant pis s’il contribue à ronger la couche d’ozone, il en est fier, un peu c’est tout, peu écologique mais compréhensible.
A l’inverse, lorsque leur véhicule est un misérable char à voile qui prend l’eau de toute part, mieux vaut parler de la pluie et du
beau temps, des impôts, de la vie chère, bref de tout sauf de leur moyen de locomotion.
L’expérience m’a également enseigné cet instinct animal, un flair, un sixième sens, la capacité de pouvoir sentir la gène,
l’angoisse, la honte ou la concupiscence qui transpire malgré eux, lors de leur première visite, par tous les pores de leur peau.
Une poignée de main, un regard, un sourire, c’est bien peu pour se faire une idée de la personnalité que j’ai en face de moi, et
pourtant, les années passant, j’ai appris à connaître presque à coup sûr le fantasme qui motive leur venue et nécessitera un long entretien préparatoire.
« Montre moi ta voiture et je te dirai quel est ton fantasme ! »
Bien qu’il s’agisse là d’un raccourci volontaire, et certes bien commode, il n’en reste pas moins vrai que l’automobile, comme
symbole érotique, demeure un maître étalon, un puissant auto-aphrodisiaque.
Vous pouvez apprendre bien des choses sur une personne en passant en revue son véhicule. Une foule de renseignements précieux s’y
cachent, il suffit d’un peu d’expérience et d’intuition.
Tout d’abord, la plaque minéralogique, toutes celles qui ne sont pas du 84 méritent qu’on s’y attarde, et peuvent, le cas échéant,
devenir un bon moyen d’engager la conversation.
« 21, c’est quel département au fait ? »
Mais à quoi bon chercher la petite bête, me direz-vous ?
Tout simplement parce que sans un soupçon de psychologie, cette rencontre, aussi courte soit-elle, peut rapidement devenir un
chemin de croix, pour lui, comme pour moi.
Bien qu’ils s’en défendent tous, leur voiture leur ressemble comme deux gouttes d’eau. Flambant neuf ou vieille carne bonne pour la
casse, SUV ou GTI dernier modèle, ils s’identifient tous au bout de ferraille qui les trimbale.
La technique est simple, et je l’ai affinée au fil des années. Disserter systématiquement à propos d’un véhicule qui sort du
concessionnaire, encore immatriculé en ww , et vous aurez toutes les chances d’avoir un inventaire exhaustif des options que le client a choisi.
« Tiens ! vous avez changer de voiture . »
« Quelle marque ? »
« Elle est magnifique , c’est une Italienne ? »
« C’est la nouvelle caisse ? »
« La calandre a une sacrée gueule »
Flattez le mais sans trop. Gardez-vous de toute surenchère dithyrambique, elle serait prise soit pour une emphase injustifiée, soit
une demande à peine déguisée d’en prendre le volant. Je n’ai que peu d’intérêt pour les voitures et leurs performances, tout juste la préoccupation que la nôtre soit en état de
marche !
La façon dont ils se garent, me renseigne aussi sur leur capacité à communiquer avec moi. S’ils la rangent négligemment
devant le grillage, je sais qu’ils ne craignent pas d’être reconnu où qu’ils ne sont pas du coin.
Lorsqu’ils prennent soin de se garer à quelques dizaines de mètres de notre villa, je sais que la parano n’est pas
loin.
« Comme ça, il ne verra pas ma plaque… »
« Il ne pourra regarder à l’intérieur.. »
A la question « Est-ce un endroit discret ? », j’ai toujours envie de leur répondre, « Non, du tout, il y a
une grande enseigne ,Fetish, qui clignote jour et nuit, sur le bord de la route ! »
Maurice, quant à lui, est philosophe.
« Si ma femme repère la voiture devant chez vous, il ne me restera plus qu’à lui expliquer ,qu’après tout, c’est à cause
d’elle si je viens ici ! »
« Vous n’en avez jamais parler tous les deux ? »
« Tu parles ! Elle ne sait même pas ce qu’est un porte-jarretelles, alors tu penses, lui dire que j’aime me
féminiser !! »
Maurice me fait beaucoup rire. C’est le seul client qui demande à Ida que son secrétaire le tienne informé de l’évolution d’un
match de football lorsqu’il ne peut faire autrement que de venir pendant une rencontre de l’Olympique de Marseille.
« Un à zéro ! » lui dit-elle en raccrochant le téléphone, alors qu’il est entrain d’enfiler un
bas.
« Super ! tu m’aides à choisir une robe maintenant ? »
Dans le défilé incessant des plaques minéralogiques qui entrent et sortent du royaume, les étrangères occupent une place de choix.
A ce sujet, au risque de paraître partial et définitif, je suis obligé de faire une classification, personnelle, j’en conviens. Les Anglais sont discrets, les Allemands carrés, les Suisses
neutres, les Italiens extravertis , les Belges fidèles , les Américains pressés, les maghrébins, quand à eux, sont des hôtes courtois et respectueux, les ligues de tous pays n’ont qu’à s’en faire
une raison !
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